Aucun enseignant n’a été blessé durant la rédaction de ce billet.
Être guide touristique, ce n’est pas une sinécure. On attend le touriste sur un transat’, quand il vient, on fait son intéressant, et ensuite, on attend que la corbeille se remplisse, comme par enchantement.
C’est de cette magique corbeille que je voudrais parler aujourd’hui, mais, pitié, je ne m’intéresse absolument pas au volet fiscal de la chose.

Les pourboires sont plutôt associés aux hôtels et à la restauration, où, déjà, ils peuvent être un complément de salaire intéressant (mais je crois que c’est plutôt dans l’imaginaire collectif que dans la réalité). J’ai également donné des pourboires dans des spectacles de rue, quand ça en vaut le coup. Mais je dois dire qu’en règle générale, je n’ai pas donné beaucoup (je suis étudiant, c’est marqué sur mon front), et je n’ai pas vu beaucoup donner (cela tient sans doute à mes parents enseignants… tous pareils, ces *^ù$*m).
Le roi du pétrole
Mais franchement, à côté de ce qu’un guide peut gagner en pourboires, serveur, c’est de l’esclavage. A la fin d’une visite guidée, il y a toujours une panière à la sortie.. Incontournable, inévitable. Il n’y a que les enseignants qui passent assez bien à travers la barrière de la panière sans sentir le regard désapprobateur des autres touristes.
Quand j’ai fait ma première visite, je me disais que je pouvais avoir quelques euros par visite, par de généreux touristes. La panière était pleine. Et pas des pièces de 1 centime, des pièces étrangères (hors zone euro), ou de la fausse monnaie (on m’a fait le coup), mais assez souvent des billets. Parfois importants, d’ailleurs.
Vous voulez un chiffre ? Allez, je vais m’aventurer à en donner un. Si les pourboires peuvent aller de 1 € à 49 €, en moyenne, c’est autour de 10 € par visite, ce qui se rajoute au salaire (légèrement supérieur au SMIC). Pourboires compris, on peut ainsi atteindre les 2 000 € par mois. Exceptionnel pour un job d’été.
Évidemment, c’est complètement aléatoire, mais ça ne dépend ni du nombre de visiteurs, ni même de la qualité de ma visite. La corbeille peut être plus remplie dans des visites où je bafouille et où mes idées ne sont pas claires, qu’à d’autres occasions où je me considérai « parfait » et où j’étais content d’avoir fait passer mon message. Mais à ce moment-là, quand on est content de soi, on n’a plus besoin de pourboires. De même, des visites presque privées, avec quelques visiteurs seulement, m’ont rapporté plus que des visites avec un groupe de 30 personnes.
Mais pourquoi est-il si méchant ?
Vous aurez remarqué une tendresse particulière en ce qui concerne les enseignants. Soyez assurés qu’elle n’est pas feinte : il s’agit véritablement d’une clientèle atypique.
D’abord, ils ont la politesse de se présenter à vous en demandant une réduction, eu égard à leur qualité (et tristement, votre serviteur n’en fait pas, ce qui est vraiment idiot pour le coup). Ils sont naturellement réticents à prendre la visite guidée (« Pensez-vous que j’ai besoin de leçons d’histoire ?« ) jusqu’à ce qu’on leur dise qu’elle est comprise dans le prix (« Et puis, une visite guidée, on apprend toujours des choses, n’est-ce pas, jeune homme !« ). Il vaudra d’ailleurs mieux que vous évitiez de lui dire que c’est vous, le guide…
Ensuite, durant la visite guidée, ils se rappellent à votre bon souvenir, en jetant toujours un regard désapprobateur lorsque vous vous écartez d’une visite académique, et font même une grimace lorsque vous racontez une chose qui sort carrément de l’ordinaire, sur un air de « Je le savais, c’est tellement évident« .
Enfin, comme une règle héritée du statut général de la fonction publique d’Etat, au moment de passer à la panière, ils se fendent d’un « au revoir » dont VGE avait le secret.
Et comme, bien sûr, le pire quand on est enseignant, c’est pas les parents, c’est pas les gosses, c’est les collègues, ce commentaire est formellement attesté par Mme Mère.
Interrogation existentielle
Reste une interrogation existentielle du visiteur, qui voudrait donner un pourboire, mais ne sait pas comment le faire. Ne riez pas, le problème est très sérieux, et souvent, les touristes hésitent quant au comportement à tenir. Et dans l’hésitation, s’en tiennent à ne rien faire. C’est la seule explication.
Voici les données du problème : rajouter une pièce dans une corbeille est complètement anonyme, et vous tenez bien sûr à ce que le guide sache que c’est vous qui avez bien donné ce gros billet bleu, pour qu’il ne vous regarde pas de travers quand vous partez. Mais, oseriez-vous aller jusqu’à glisser votre monnaie dans la main du guide ? Ça fait quand même très mafieux, d’autant plus que le guide s’interdira de regarder la pièce, ou de faire la moindre remarque, et que vous n’avez rien de plus à lui dire que « Wow, votre visite était géniale, je dégouline d’envie de vous inviter au restau ! » (authentique…).
Et bien, ami touriste, sache que l’important, c’est surtout que le pourboire arrive à destination. Je suis habitué aux deux modes de délivrance, et les guides ne feront pas de zèle tant qu’il y a une pièce. Et même si on ne m’a pas (encore ?) proposé des pourboires par carte bleue, je suis sûr qu’on trouverait un moyen de s’arranger.
NB : Bien que titulaire d’une carte de troll, je tiens néanmoins à dire que ma petite vacherie anecdotique contre le corps enseignant n’a rien d’une charge contre les fonctionnaires, et que comme toujours, il ne faut pas faire de généralités… La preuve : les jeunes enseignants et les retraités sont parfaitement divins !