L’arrogance me rongeant d’heure en heure (et Dieu seul sait à quel point elle n’est pas française, celle-ci), parlons carrière.
La profession juridique anglaise n’est pas du tout sur les mêmes bases que la profession juridique française. En France, la summa divisio est entre avocats et magistrats. En Angleterre et au Pays-de-Galles, et dans de nombreux autres pays du Commonwealth, cette distinction n’a pas de sens, mais il y en a une autre, entre solicitor et barrister.
La distinction traditionnelle est la suivante : le solicitor est celui qui est devant le client, monte le dossier, l’argumentation juridique, et essaie de négocier une solution amiable. Si ce n’est pas possible, alors le recours à un barrister sera nécessaire; le solicitor mandera alors au barrister de défendre le dossier de son client devant une court, le barrister ayant seul les privilèges d’audience, sur les arguments du solicitor, mais le barrister remplissant le rôle de l’avoué français, il peut également offrir une deuxième lecture juridique du cas.
Chaque profession a ses sociétés professionnelles : la Law Society pour les solicitors, les fameux Inns of Court pour les barristers (Lincoln’s Inn, Middle Temple, Inner Temple, Gray’s Inn). Chaque profession a ses watchdogs, la Solicitors Regulation Authority et le Bar Council. Chaque profession a ses exigences pour être un des leurs. Pour être solicitor, il faut avoir suivi un cours d’un an, le Legal Practice Course (LPC), puis justifier de deux ans d’activité en tant que trainee (stagiaire, le plus souvent réalisé par le moyen d’un training contract). Pour être barrister, il faut avoir suivi un cours d’un an, le Bar Vocational Course (BVC), puis deux ans de pupillage.
Ça peut paraître grosso modo semblable, ça ne l’est pas tant que ça. Alors que grosso modo, un would-be solicitor a de très grandes chances d’avoir (ou d’être déjà dans) un training contract un an après sa formation, dans le même temps un would-be barrister sur 5 seulement aura eu un pupillage. En effet, il y a encore peu de temps, seuls les Inns of Court étaient habilités à former les impétrants barristers, appliquer des critères de sélection draconiens, tant par le mérite que par l’argent (ou la capacité à avoir un prêt de sa banque – à oublier par les temps qui courent). Désormais, n’importe quelle école peut ouvrir un BVC, pourvu qu’il satisfasse les critères du Bar Council (on entend les chants de l’ouverture à la concurrence et de sélection par le seul mérite). Ce que n’ont pas manqué de faire de très nombreuses écoles (privées, le public n’existe pas en matière d’éducation supérieure). Résultat, le nombre d’étudiants en BVC a explosé. Pas le nombre de pupillage, qui s’est même plutôt réduit. En fait de sélection par le mérite, dans le bon vieux système des Inns of Court, il fallait certes payer des dizaines de milliers de livres, mais il y avait toujours un pupillage à la sortie, grassement rémunéré, alors que maintenant il faut aligner dans les 12 000 livres sterling de frais d’inscription en sachant qu’au bout du tunnel, on pourra ne jamais être barrister.
Goûtant fort peu l’impression de me déguiser (une perruque, vous vous rendez compte ! Le grotesque le dispute au comique), je préfère de loin me réserver pour la profession de solicitor. L’autre aspect, c’est que la profession de solicitor est complètement internationalisée (et que j’ai bien senti que mon profil était intéressant), alors que la profession de barrister, non seulement est plus fermée, mais demande pour ainsi dire une maitrise parfaite de la langue anglaise orale (critère que je suis encore fort loin de satisfaire).
J’ai donc candidaté pour le LPC au College of Law. Je ne sais pas pour autant si je le ferai « pour de vrai ». Ce que je ne voudrais pas, c’est me rendre compte en mai que j’aurai bien voulu le faire, mais ne pas le pouvoir parce que la deadline pour les candidatures est le 1er décembre. Je reporte la véritable décision un peu plus tard (la procrastination punctation, ça me connait).
Je vous rassure, je n’ai pas encore le compte bancaire qui va avec les frais d’inscription. J’accepte les dons, et compte organiser un « Erathon » très prochainement. Dis, t’as pas £10,000 et un Financial Times sur toi ?
Et les juges, alors ? Ils sont très largement nommés parmi les Queen’s Counsel, ces barristers qui se sont distingués pour leur travail, après au moins 10 ans de pratique (et la nomination n’est pas automatique), nommés par lettre patente de la Reine. Compter 30 ou 40 ans d’expérience en tant que juriste. On ne peut pas raisonnablement vouloir être juge de carrière dans ce pays; le cursus honorum est trop différent. En revanche, à leur âge, on peut être assurés qu’ils sont multi-millonnaires.


Commentaires 6
Le coup des 10 ans de carrier, c’est pas pour les high court judges et les justices of appeal ? Il me semblait que les critères d’expérience pour les district judges, et les recorders étaient moins raides.
L’autre différence qui est phénoménale, c’est les différences d’effectifs: le nombre de juges en Angleterre est très faible suivant nos standards, si je me souviens bien.
Publié 27 nov 2008 à 12:29 ¶Solicitor/barrister, est-ce que c’est comme avoué/avocat ?
Publié 27 nov 2008 à 15:10 ¶@Apokriff : Y a de ça dans l’idée, mais comme si on avait gelé l’état des pratiques judiciaires à l’Ancien Régime. Oui, grosso modo, solicitor/barrister, c’est comme avoué/avocat, mais l’avocat n’aurait alors la possibilité que de plaider devant le tribunal d’instance et la juridiction de proximité.
Publié 27 nov 2008 à 21:46 ¶@GroM : Pour les 10 ans de carrière, je parlais des Queen’s Counsel.
S’agissant des juges, les critères s’assouplissent petit à petit, et surtout se dépolitisent, avec la création d’une commission indépendante pour nommer les juges (Judicial Appointments Commission). Concernant le délai, c’est entre 5 et 7 ans, des fois 10, et c’est surtout assez compliqué.
Si ça vous intéresse, il y a un appel à candidature sur le site de la JAC pour être District Judge. 5 ans d’expérience.
Payé £101,400 par an. Sans comparaison possible avec un magistrat second grade 8eme échelon, modestement payé 4 797 € en fin de carrière. Soit moitié moins que son collègue anglais en « début de carrière » de juge (mais very likely to be a millonnaire) alors qu’il est l’équivalent d’un juge de tribunal d’instance.
Publié 27 nov 2008 à 22:12 ¶Peut-être toutefois que l’avoué français communique par écrit avec la cour d’appel, alors que la barrister s’occupe de toute la procédure, aussi bien écrite qu’orale, le solicitor ne faisant que l’ »instruire » ?
Pour les salaires des juges: j’ai l’impression qu’en Angleterre et au pays de Galles, il y a deux extrêmes:
Publié 28 nov 2008 à 11:30 ¶- d’un côté les juges généralistes (équivalent du TGI/CA/Cass) qui en nombre (par rapport à la population) et en critères de recrutement me semblent être l’équivalent de nos conseillers à la cour de cass;
- de l’autre côté, au pénal, les juges de paix, qui ont moins de qualifications mais plus de pouvoir que nos juges de proximité, et quie ne semblent pas être payés: http://www.cjsonline.gov.uk/the_cjs/how_it_works/magistrates_court/
@Apokrif: les pas payés c’est les « lay magistrates », mais il me semble qu’il y a eut il a quelques années une volonté de les remplacer par les magistrats professionnels (« stipendiary magistrates ») que sont les « district judges ».
Je ne sais pas ce qu’il en est de la transition et du nombre de district judges actuellement. Il y avait autrefois 35000 (!) lay magistrates. De quoi relativiser un peu le faible effectif des autres juges.
Publié 28 nov 2008 à 16:21 ¶Publiez un nouveau commentaire